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Entretien avec Dominique Le Mèner, Président du Conseil départemental de la Sarthe

  • La rédaction
  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

Le Journal des Départements n°52 - Février 2026



Vous êtes un président de Département très attaché aux territoires… 


En effet, j’aime beaucoup le mot « territoire » : qu’ils soient urbains, périurbains ou ruraux, c’est le symbole de la diversité et de la richesse de notre département. Il y a évidemment le mot terre, celle de nos ancêtres où nous puisons nos racines ; celle où, par choix ou vicissitudes, nous vivons ; celle qui nous nourrit ; celle que nous léguerons, ou comme l’a écrit Saint-Exupéry, celle que « nous empruntons à nos enfants » car elle ne nous appartient pas et que nous nous devons de protéger.


Quel premier bilan tirez-vous à mi-chemin de ce mandat départemental ? 


Je pense que nous ne pouvons pas mettre de côté que ce mandat est bien celui des crises…Crise économique, sociale, environnementale…Sans parler de la crise sanitaire ou énergétique ! Nous ne pouvons pas oublier que depuis 2021, nous avons vécu une succession de crises et que nous sommes aujourd’hui dans une situation permanente de difficultés.


Ce constat étant fait, comment peut-on continuer à avancer, à lancer de nouveaux projets ?


Le philosophe Alain a écrit « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté », j’apprécie beaucoup cette maxime qui oblige chacun à se retrousser les manches pour trouver des solutions. C’est notre quotidien de faire face aux problèmes qui se dressent devant nous et nous, conseillers départementaux, nous devons savoir faire face aux nouveaux défis à relever pour nos collectivités. Notre mission est de regarder vers l’avenir et faire en sorte que l’on puisse engager des projets qui nous prémunissent des aléas futurs, dans les domaines de l’économie, de l’écologie…etc. Nous devons faire toujours plus et

mieux, avec sûrement moins, dans un contexte qui est devenu de plus en plus tendu.


Quelle est aujourd’hui la situation financière du Département de la Sarthe et, plus largement, celle des Départements ?


La situation de la Sarthe reflète celle de l’ensemble des Départements. Nous subissons un effet de ciseaux durable : des dépenses sociales en forte hausse – notamment l’Aide sociale à l’enfance qui explose – et, en face, des recettes qui ne suivent plus. L’augmentation du nombre de placements d’urgence, la multiplication des situations familiales complexes, les questions de santé mentale et les fragilités sociétales produisent mécaniquement une pression budgétaire majeure.


Nous avons pris des décisions fortes pour conserver une approche familiale dans l’accueil des enfants, via des « villas d’accueil ». Cela implique des investissements lourds : on a quasiment doublé les montants en cinq ans, et ce n’est pas terminé. Dans le même temps, les recettes sont atones. Les droits de mutation sont faibles, et l’absence d’autonomie fiscale prive les départements de leviers. Malgré cela, nous avons tenu notre trajectoire :


Nous avons pris des décisions fortes pour conserver une approche familiale dans l’accueil des enfants

110 millions d’euros d’investissements par an jusqu’en 2030 dans le cadre de notre projet stratégique. Les réorganisations internes ont permis de préserver notre autofinancement. Mais, soyons lucides : nous sommes au bout du bout. La marge se réduit et une majorité de Départements basculent déjà dans des situations très difficiles. Si je veux être transparent, je ne crois plus dans les promesses de l’État. Les budgets nationaux ne sont pas votés, les déficits abyssaux, et la tentation est grande de ponctionner les collectivités. Quand on évoque aujourd’hui la suppression de la DGF (Dotation globale de fonctionnement) des communes, on mesure ce qui pourrait suivre. Mon inquiétude n’est pas théorique : elle est budgétaire et très concrète.


Quelles sont les conséquences de ce contexte économique, politique, climatique, sur le Département ?


Nous avons fait le choix de la responsabilité. Nous avons d’ailleurs réalisé notre bilan carbone ! Le plan de transition énergétique voté va nous permettre de faire évoluer nos actions de manière transversale. Construire ensemble la Sarthe de demain, oui, mais avec moins de dépenses tous azimuts, imposées par l’État, moins de consommation énergétique pour faire ce qu’on a à réaliser et surtout avec une approche stratégique, construite autour de 10 enjeux, qui nous guide et nous permet d’avoir une vision à long terme pour investir utilement.


10 enjeux qui sont toujours d’actualité aujourd’hui ?


Avec la majorité départementale, nous avons défini 10 enjeux stratégiques pour le Département en 2021, avec un horizon 2030, donc oui, ils sont encore et toujours d’actualité ! Ces enjeux nous permettent de mieux cerner les différentes problématiques auxquelles nous sommes confrontés chaque jour du fait de nos compétences, avec de moins en moins de moyens pour y faire face.

Pourtant, le Département s’est engagé en matière de santé, compétence de l’État...


La santé, c’est l’une des principales préoccupations des Sarthois. Nous ne pouvons pas rester sourds. Alors, dans la mesure de nos moyens, nous apportons des solutions, qui participent à pallier le problème.


Le Médibus est l’exemple parfait de ce que nous savons faire : répondre aux besoins directs des territoires, rapprocher les services publics des habitants, apporter une solution rapide et efficace. Nous avons également participé à la construction ou rénovation de plusieurs cabinets médicaux, dentaires. Et en soutenant l’Hôpital du Mans et le Centre de Cancérologie de la Sarthe, nous participons à attirer de nouveaux professionnels et à donner envie aux jeunes Sarthois d’opter pour des études en santé.


La jeunesse est le premier des 10 enjeux : comment le Conseil départemental agit-il concrètement pour les jeunes Sarthois ?


Le Conseil départemental agit tous les jours pour les jeunes Sarthois. Dès leur premier âge, grâce à tout notre accompagnement des familles, l’action de la Protection Maternelle et Infantile notamment. Quand ils traversent des difficultés et qu’ils ont besoin d’un accompagnement éducatif, ou encore d’un hébergement quand ils ne peuvent plus vivre au sein de leur foyer. Nous agissons pendant leur adolescence, de la 6ᵉ à la 3ᵉ, en modernisant et en construisant des collèges où il est plaisant d’étudier, en proposant des projets autour de la citoyenneté, du vivre ensemble. Enfin, nous facilitons également la vie des étudiants, en soutenant la création de nouveaux pôles d’enseignement supérieur, afin de répondre notamment aux besoins d’emploi sur le territoire.



Depuis 2024, le secteur enfance est d’ailleurs devenu le premier budget des solidarités…


En effet, plus de 113M€ sont consacrés à l’enfance. C’est une ambition sans précédent. Nous avons engagé une transformation complète du dispositif d’accueil d’urgence, nous créons de nouvelles places, de nouvelles structures. Nous avons embauché près de 90 professionnels. C’est un tsunami auquel nous devons faire face ! L’activité de l’Aide Sociale à l’Enfance a quasiment doublé en 20 ans. C’est une situation qui se dégrade à une vitesse que nous n’avons jamais connue. Elle suppose qu’il y ait des modifications législatives et règlementaires importantes qui ne fassent plus de l’Aide Sociale à l’Enfance, le seul et unique moyen de remédier à des situations familiales dégradées. Mais cela ne dépend pas que des Conseils départementaux…mais bien de la législation et de son adaptation aux problématiques du XXIᵉ siècle.

 Par ailleurs, en matière de solidarité, conservez-vous également un engagement toujours aussi fort auprès des personnes âgées et en situation de handicap ?


Nous avons lancé un plan d’aide à l’investissement pour les établissements sociaux et médico-sociaux et notamment pour les Ehpad. Car nos aînés sont une priorité. Près de 450M€ de travaux sont  nécessaires en Sarthe, et nous apporterons notre contribution. Notre soutien au secteur du handicap ne cesse de croître. Les allocations individuelles de solidarités sont en augmentation et nous serons encore et toujours au rendez-vous des besoins des Sarthoises et des Sarthois.

Les infrastructures constituent un enjeu déterminant de ce mandat, avec près de 400M€ déjà investis...

Nos investissements sont durables, utiles et structurants pour la Sarthe. Nous construisons pour développer les mobilités (routes, voies vertes, pistes cyclables), nous enfouissons les réseaux, mais nous soutenons également l’investissement des communes au travers du premier Fonds de relance, auquel 100 % des communes ont souscrit, permettant ainsi l’émergence de 570 projets en Sarthe. Nous poursuivons d’ailleurs aujourd’hui cette action avec notre Fonds d’investissements durables de 14,7M€.


Sans oublier les missions quotidiennes d’entretien de ces infrastructures...


C’est le cœur de métier du Département ! Avec un programme de travaux constants, grâce à nos équipes, nous sommes les défenseurs de la sécurité du quotidien. Un réseau de 4 272 kilomètres de routes et 1 850 ponts et ouvrages d’art, il faut en prendre soin. Au quotidien, nous avons une action préventive, et innovante avec des matériaux plus écologiques ! L’action départementale, c’est le savant mélange entre les compétences du quotidien et l’innovation au service de la Sarthe et des Sarthois.


En matière d’innovation, nous pouvons mentionner le numérique, domaine dans lequel le Département s’est largement illustré ces dernières années…


Effectivement, aujourd’hui être connecté à la fibre, ce n’est plus un sujet, car depuis 2022, l’intégralité de la Sarthe est raccordable. C’est un chantier titanesque que le Département et Sarthe Numérique ont mené main dans la main et qui nous a permis d’être à l’avant-garde des usages numériques.


Nous avons donc poursuivi et concrétisé de beaux projets comme le réseau bas débit ou encore le premier centre de données public (Data center souverain).


Et nous avons soutenu de nombreux projets de tiers lieux numériques, afin que tous les habitants puissent se familiariser au mieux avec les usages. Et fort heureusement, car notre département se prépare à la fin du réseau cuivre et ADSL, qui est prévue à l’horizon 2026-2027. Notre réseau départemental portera donc l’ensemble des services numériques distribués sur le territoire, quand le réseau téléphonique cuivre sera définitivement fermé. On incite tous nos concitoyens qui ne l’auraient pas encore fait, à souscrire à la fibre.


Le numérique, c’est un catalyseur puissant, notamment pour les entreprises. Et l’on sait que la question de l’emploi constitue un enjeu déterminant pour l’avenir de la Sarthe…


Le Conseil départemental est compétent en matière d’insertion. Et notre action porte ses fruits : 2 000 bénéficiaires du RSA en moins ces dernières années. Autant de retour à l’emploi durable grâce à l’action de nos services. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons agir que dans la limite de nos compétences et nous avons été privés de celle relative à l’économie, ce que je regrette bien évidemment. Ce sont ces mêmes compétences qui nous permettaient de dégager du dynamisme et des recettes qui nous font défaut aujourd’hui.


Effectivement, et pourtant, peut-on dire que le Département reste néanmoins fédérateur pour les territoires ?


C’est même l’une de nos principales raisons d’être. Nous sommes le premier partenaire des communes et des Communautés de communes. Nous agissons pour maintenir les services de proximité. Nous impulsons une dynamique partenariale qui nous permet de répondre aux besoins de tous les Sarthois, qu’ils vivent en ville ou à la campagne. Je pense aussi à notre soutien accru au Service Départemental d’Incendie et de Secours. Ces dernières années nos pompiers ont réalisé de nombreux projets : applications, vidéo surveillance, sentinelles de la forêt, plan de protection du patrimoine… et un congrès national organisé pour la première fois en Sarthe, qui a rassemblé près de 100 000 visiteurs au Mans !



La Sarthe est-elle de plus en plus attractive ?


Sur le plan économique, les investissements de LDC à Sablé, la renaissance du site de Bessé-sur-Braye avec Manikheir et l’installation prochaine d’Eclairion avec des montants d’investissements considérables (plusieurs centaines de millions d’euros), montrent que notre département est un département attractif. 332 000 spectateurs aux 24 heures du Mans. 


Près de 2 millions de nuitées touristiques répertoriées cet été. Un record de fréquentation de nouveau battu pour nos magnifiques illuminations de Noël, avec près de 70 000 visiteurs. La Sarthe a donc de grands atouts, elle a nouveau battu des records en 2025 et les paris sont lancés pour se dépasser toujours plus, en 2026 !




Et aujourd’hui, en 2026, construire la Sarthe de demain, ça veut dire quoi ?


Avec la gestion de l’eau, c’est l’enjeu environnemental qui sera en tête de nos préoccupations ces prochaines années. La gestion de l’eau, de l’énergie, des ressources naturelles, des forêts, des haies… autant de problématiques auxquelles nous apportons déjà des solutions et pour lesquelles nous continuerons à être moteurs et fédérateurs.


Quels sont les grands projets pour la suite de ce mandat ?

Je pense bien évidemment à la construction d’un nouveau collège à Loué, ou bien à l’achèvement de la construction du viaduc de l’Huisne Sarthoise, sur l’axe Le Mans/La Ferté-Bernard à proximité de l’autoroute A11, l’un des plus grands chantiers routiers en cours. Mais je pense aussi à la réorganisation de nos services. On ne cesse de diminuer les coûts du patrimoine immobilier et les coûts de fonctionnement des services pour les rendre plus performants et moins consommateurs d’espace. Notre gestion est responsable, au service de projets ambitieux et durables.


Nos investissements sont durables, utiles et structurants pour la Sarthe.

Enfin, au niveau national, on évoque le retour du conseiller territorial. Quelle serait la différence avec le conseiller départemental, et y êtes-vous favorable ?


J’y suis favorable depuis longtemps. Lors du rapport remis par Éric Woerth, j’avais plaidé pour une rationalisation institutionnelle : un élu unique, enraciné dans le département, mais siégeant également à la Région.

Historiquement, cela existait : les conseillers généraux étaient souvent aussi conseillers régionaux, ce qui favorisait la compréhension des politiques régionales et la défense du territoire. Je l’ai vécu personnellement : lorsqu’on travaillait sur des sujets économiques, portuaires, ferroviaires ou littoraux à la Région, chacun venait avec son territoire mais on partageait l’intérêt régional. Aujourd’hui, cette logique a disparu. Le conseiller territorial apporterait deux choses : d’abord une économie de représentation (environ 2 500 élus de moins), ensuite une cohérence institutionnelle.


Le modèle existe déjà à un autre échelon : la commune et la Communauté de communes. Personne ne trouve anormal que les mêmes élus siègent aux deux niveaux. Je sais que beaucoup de collègues craignent l’inverse, estimant que ce serait le début de la fin pour les Départements. Je ne suis pas d’accord : c’est le mode d’élection qui fait la puissance politique.

Quand vous êtes élu d’un territoire départemental, vous ne militez pas pour la disparition de l’entité qui vous fait exister.

Le conseiller territorial renforcerait les Départements à l’échelle régionale.


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