Recyclage des plastiques : « L'Europe fonce droit dans le mur les yeux grands ouverts »
- La rédaction
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Le Journal des Départements n°51 - Janvier 2026

Tribune d'Estelle Brachlianoff (directrice générale de Véolia) publiée dans Les Echos le 26 nov. 2025
Pendant que Bruxelles multiplie les stratégies vertes sur le papier, les usines ferment les unes après les autres en Europe. Une contradiction insoutenable alors que le recyclage du plastique réduit de 75 % les émissions de CO2 et garantit notre souveraineté industrielle, alerte Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia.
Depuis deux ans, nous fonçons droit dans le mur les yeux grands ouverts. Pendant que Bruxelles multiplie les stratégies vertes sur le papier, notre industrie du recyclage s'effondre. L'année 2023 a marqué un coup d'arrêt brutal : les capacités de recyclage n'ont progressé que de 6 %, son plus bas niveau depuis des années, pendant que les fermetures d'usines s'accélèrent partout sur le continent.
Quarante-cinq usines ont fermé depuis 2023, représentant plus d'un million de tonnes de capacité. Et la tendance s'accélère : depuis le début de l'année, une quinzaine d'installations ont déjà disparu. Cinq d'entre elles étaient situées en France. Des ingénieurs, des techniciens, des opérateurs perdent leur emploi pendant que les installations ferment les unes après les autres. Ce ne sont pas que des chiffres, ce sont des décennies de savoir-faire européen qui partent en fumée.
Une erreur stratégique majeure est en train de se jouer sous nos yeux. L'Europe a passé des décennies à bâtir une filière du plastique recyclé solide générant plusieurs milliards. Aujourd'hui, nous la regardons s'effondrer pendant que nos politiques multiplient les discours sur l'économie circulaire.
Les chiffres sont sans appel. D'ici fin 2025, 380 000 tonnes de capacité de recyclage pourraient disparaître - le triple des pertes de 2023. Nous sommes littéralement en train de démanteler notre infrastructure au moment où la résilience de nos chaînes d'approvisionnement exige son expansion.
Alors que s'est récemment tenue la COP30 à Belém, où l'Europe est venue défendre ses ambitions climatiques, cette contradiction devient insoutenable.

Comment prétendre mener la transition écologique mondiale quand nous laissons mourir une industrie qui réduit de 75 % les émissions de CO2 par rapport aux matériaux vierges ?
Le recyclage du plastique est bien plus qu'un enjeu environne- mental : c'est un levier de souveraineté économique. Les plastiques recyclés créent des matières premières 100 % locales qui transforment notre position stratégique. Chaque tonne de plastique recyclé, ce sont des chaînes d'approvisionnement raccourcies, une dépendance réduite aux marchés mondiaux volatils, et des matériaux produits chez nous avec nos propres déchets.
Quand les tensions géopolitiques perturbent les routes commerciales ou que les prix des matières premières
s'envolent, les matériaux recyclés restent stables et disponibles localement. Nous transformons littéralement nos déchets européens en matières premières européennes - l'économie circulaire ultime où rien ne quitte le continent et tout reste productif.
Sauf qu'aujourd'hui, l'Europe importe du plastique, y compris du plastique recyclé d'Asie, qui déverse sa surcapacité et sa déflation sur nos marchés. Au lieu de dépendre de ces flux extérieurs, nous devons construire un modèle en circuit fermé où nos déchets deviennent nos ressources, renforçant l'autonomie industrielle européenne tout en réduisant nos émissions.

Il n'est pas trop tard. Mais l'Europe a besoin d'un électrochoc qui bénéficiera réellement aux consommateurs via des prix plus stables et des emplois locaux.
Les leviers d'action sont connus. D'abord, donner un véritable coup de pouce à la demande en favorisant les obligations d'incorporation des matériaux recyclés dans les produits que l'on met sur le marché (bouteilles d'eau, voitures, emballages). Quand les usines de recyclage savent qu'il y a une demande garantie, elles peuvent investir et se développer.
Deuxièmement, privilégier les méthodes de recyclage éprouvées et déployables immédiatement. Le recyclage mécanique doit être la priorité, complété par le recyclage moléculaire pour les plastiques complexes, tandis que le recyclage chimique reste un dernier recours en raison de son coût et de son empreinte environnementale plus élevés.
Troisièmement, flécher les contributions existantes directement vers la construction d'infrastructures de recyclage. Les entreprises versent déjà de l'argent ; il faut que ces fonds servent à bâtir des usines plutôt qu'à se diluer dans les circuits administratifs.
Quatrièmement, récompenser les entreprises qui choisissent des matériaux recyclés fabriqués en Europe, issus de déchets post-consommation européens, avec de vraies incitations, rendant les choix durables rentables.
L'Europe est à la croisée des chemins : sauver la filière maintenant ou la regarder disparaître à jamais, emportant avec elle des milliers d'emplois qualifiés et des milliards d'investissements. L'économie circulaire exige de l'action, pas des vœux pieux. L'Europe possède la technologie, elle a les compétences. Ce qui manque, c'est le courage politique.




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