Interview de Françoise GATEL, Ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation
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JDD n°53 - Mars 2026

Vous connaissez parfaitement les collectivités locales.
Aujourd’hui, quel est selon vous le rôle irremplaçable des départements dans l’équilibre territorial français ?
Le département est souvent perçu comme un échelon intermédiaire, un simple maillon administratif entre l’État et les communes. Je crois, au contraire, qu’il est un point d’ancrage
essentiel de notre République. Dans une époque marquée par le doute territorial, par le sentiment d’abandon de certains de nos concitoyens, le département est l’un des lieux où la présence de l’État se fait tangible, lisible et juste. Là où la vie vacille, il est à la fois protecteur, garant et acteur de solidarité.
Ce rôle n’est pas le fruit du hasard ni d’une construction théorique : il est le résultat d’un choix politique constant. Depuis les premières lois de décentralisation, le département s’est vu confier le cœur des politiques de solidarité. Cette responsabilité a été confirmée et approfondie par des textes majeurs : la loi du 11 février 2005 sur le handicap, celle du 5 mars 2007 sur la protection de l’enfance, ou encore la loi NOTRe du 7 août 2015, qui en a fait le chef de file de l’action sociale.
Cette continuité républicaine montre que les départements ne sont pas seulement des exécutants : ils incarnent la permanence de l’engagement républicain sur le terrain.
Lorsque l’on parle de département, on parle avant tout de solidarité humaine concrète : l’aide sociale à l’enfance, le RSA, l’accompagnement du grand âge via l’APA, le soutien aux personnes en situation de handicap. Autrement dit, de ces moments où la vie d’un citoyen peut basculer, et où la puissance publique doit être au rendez-vous sans distance, sans délai et sans compromis. Le département n’est pas seulement gestionnaire : il est garant que la solidarité nationale ne soit pas un principe abstrait mais une réalité vécue sur chaque territoire.
« Le département est l’un des lieux où la présence de l’État se fait tangible, lisible et juste. »
Mais le département est également un acteur de l’équilibre territorial. Face à la montée des fractures entre métropoles et territoires ruraux, entre zones dynamiques et espaces fragilisés, il joue un rôle d’amortisseur. Il soutient les communes, accompagne les projets locaux, préserve les services essentiels : transports, écoles, maisons de santé, bibliothèques, équipements sportifs. Son périmètre, qui coïncide avec celui de l’État déconcentré, permet enfin une action publique plus cohérente, rapide et efficace. Cette proximité institutionnelle est une force, à condition de la faire vivre avec intelligence et ambition.

Au fond, le département est la réponse politique à une question simple mais décisive : comment tenir ensemble un pays diversifié, sans céder ni à l’uniformité ni à l’abandon ? Par la proximité, la responsabilité et la solidarité, il rend la République vivante dans ses territoires. C’est ce qui le rend aujourd’hui encore irremplaçable.
« Au fond, le département est la réponse politique à une question simple mais décisive »
Les départements portent l’essentiel des solidarités humaines : RSA, autonomie, handicap. Comment l’État peut-il leur redonner de la visibilité financière et de la stabilité pour agir sur le long terme ?
Les politiques de solidarité ne peuvent pas dépendre des aléas budgétaires. Elles engagent notre promesse républicaine et la confiance que les citoyens placent dans la puissance publique. Le besoin de visibilité financière des départements renvoie à cette exigence simple : garantir que la solidarité ne recule jamais, que les Français puissent compter sur la puissance publique, ici et maintenant, mais aussi dans dix ou vingt ans.
Soyons lucides : le modèle actuel est sous tension. Les dépenses sociales progressent rapidement, notamment face aux réalités démographiques et sociales : vieillissement, précarité, situations d’urgence. En parallèle, les ressources des départements restent partiellement dépendantes des cycles économiques, sur lesquels ils n’ont pas de prise. Cette contradiction crée une insécurité pour des collectivités auxquelles on demande d’agir à la fois dans l’urgence et sur le long terme. Et cela dépasse finalement la question des départements. Cela renvoie au financement de notre modèle social dans son ensemble.

L’État, et je le dis avec force, n’est pas resté les bras croisés. La loi de Finances pour 2026 prévoit un fonds de sauvegarde de 600 millions d’euros pour soutenir les départements les plus fragilisés. Ce n’est pas une solution définitive, mais c’est un signal clair que nous avons souhaité leur envoyer : la solidarité nationale doit aussi s’exercer entre l’État et les collectivités.
Mais il faut aller plus loin. Le Gouvernement a souhaité engager un travail de fond, associant Départements de France et une mission parlementaire dédiée, pour installer un cadre plus stable et plus lisible. L’objectif est double : redonner des marges de manœuvre aux départements et permettre une anticipation plutôt qu’une gestion dans la contrainte. Cela suppose de regarder de manière lucide les ressources disponibles et la répartition des responsabilités, et de bâtir un modèle durable pour la solidarité, au service de chaque citoyen.

Beaucoup d’élus locaux parlent d’un sentiment d’étouffement normatif. Êtes-vous prête à ouvrir un véritable chantier de simplification pour les collectivités ?
C’est une préoccupation que j’ai entendue dans chacun des 57 départements dans lesquels je me suis rendue dans le cadre de mes fonctions. Et les élus ont raison : il est difficile d’innover, de répondre aux besoins des habitants, quand chaque décision se heurte à des règles trop complexes ou trop nombreuses.
C’est pourquoi, depuis le Congrès des maires en novembre dernier, le Premier ministre a lancé un chantier ambitieux de simplification, appuyé sur une méthode simple qu’est la concertation, que je mène avec les élus locaux, les parlementaires et les préfets, dans le cadre du plan Roquelaure de la Simplification, initié par mon prédécesseur et que j’ai souhaité poursuivre et amplifier.
Une centaine de mesures très concrètes ont déjà été prises ou sont en préparation : relèvement des seuils de la commande publique, fin de l’obligation de vidange des piscines, report du décret BACS à 2030, simplification du droit de l’urbanisme, et le « méga-décret » du 20 février dernier comprenant 36 mesures pour faciliter la vie quotidienne des collectivités… Et d’ici l’été, nous irons plus loin encore avec la présentation d’un projet de loi et d’un nouveau décret qui viendront compléter cette feuille de route, pour ancrer la simplification, qui est l’une de mes priorités, dans la durée.
Certaines mesures concernent d’ailleurs très directement les départements. Je pense par exemple à la simplification de l’accès aux copies d’actes d’état civil pour l’aide sociale à l’enfance qui permet désormais aux services départementaux d’exercer pleinement leur mission auprès des mineurs confiés à leur protection.
La question de la décentralisation revient régulièrement dans le débat public. Faut-il aujourd’hui un nouvel acte fort de décentralisation ou plutôt une clarification des compétences existantes ?
La question de la décentralisation revient régulièrement dans le débat public. Mais il ne s’agit pas de faire un nouvel acte pour le principe. Ce qui compte, c’est de rendre la répartition des responsabilités plus lisible et plus efficace – entre collectivités elles-mêmes bien sûr, mais aussi entre l’État et les collectivités territoriales – afin de décider plus vite, d’agir mieux et de permettre à chacun d’assumer clairement ses missions.
Il ne s’agit pas nécessairement de bouleverser les compétences existantes, mais de clarifier et d’améliorer leurs modalités d’exercice.
Cela peut passer par le renforcement des interactions entre collectivités, par la construction de contrats de réciprocité, par exemple entre métropoles et communes rurales, ou par des dispositifs favorisant la coopération et la complémentarité. Ce sont des souplesses utiles que la loi peut encourager pour fluidifier l’action publique locale et donner davantage de cohérence à notre organisation territoriale.
Plus qu’un nouvel acte symbolique de décentralisation, ce que les collectivités attendent, c’est de la cohérence. Une clarification des compétences peut transformer la déconcentration en un levier concret d’efficacité publique, où l’action des collectivités et celle de l’État déconcentré se complètent et se renforcent.
Un acte fort pourrait également consister à inscrire dans la loi la capacité d’adapter l’action publique aux spécificités locales : aux besoins des habitants, aux caractéristiques des territoires, et aux initiatives d’innovation portées par les élus et les agents. En donnant aux collectivités la liberté d’ajuster leurs interventions tout en clarifiant leurs responsabilités, nous permettons à la décentralisation de devenir un véritable moteur d’efficacité et de proximité pour nos concitoyens.

Les territoires ruraux et les villes moyennes réclament davantage de considération. Comment éviter une France à deux vitesses entre métropoles puissantes et territoires périphériques ?
Les territoires ruraux et les villes moyennes ne demandent ni privilèges, ni compensations : ils revendiquent la reconnaissance de leur rôle essentiel pour notre pays – ils sont par exemple, et c’est souvent oublié, les garants de notre souveraineté alimentaire et énergétique, et de la préservation de nos ressources en eau.
Ignorer cette réalité, c’est prendre le risque de fragiliser non seulement ces territoires, mais l’ensemble du pays.
La France ne peut donc se permettre une société à deux vitesses, où l’innovation et la croissance seraient concentrées dans quelques métropoles tandis que des pans entiers du territoire resteraient à l’écart. Prévenir cette fracture n’est pas une option : c’est un impératif républicain.
Pour cela, il faut d’abord anticiper les tendances lourdes qui structurent nos territoires et partager un diagnostic clair : le vieillissement démographique, les mutations économiques et sociales, la transition écologique et climatique... Ignorer ces transformations, ou y répondre de manière uniforme, risque d’accroître les inégalités et de nourrir le sentiment d’abandon que connaissent déjà certains habitants. Mais le diagnostic seul ne suffit pas. Ce dont notre pays a besoin, c’est d’une vision stratégique à long terme de notre aménagement du territoire, sur 10, 20 ou 25ans.
L’action publique doit être différenciée et adaptée à chaque contexte local : les outils de l’État ne peuvent pas être mobilisés de la même manière à Auxerre ou à Toulouse. Cela suppose de dresser
une cartographie fine des fragilités et d’élaborer des stratégies ciblées. C’est tout le sens de la stratégie nationale d’aménagement du territoire (SNAT) sur laquelle je travaille et que je présenterai dans les mois à venir au Premier ministre.
Enfin, la cohésion nationale repose aussi sur la solidarité entre territoires. Les contrats de réciprocité, qui encouragent la coopération entre métropoles et communes rurales, sont sans
doute un instrument sur lequel nous pouvons nous appuyer pour mutualiser les ressources et créer des dynamiques partagées.

L’attractivité des territoires passe aussi par les services publics de proximité. Quelle est votre feuille de route pour maintenir une présence publique forte dans tous les départements ?
L’attractivité d’un territoire ne se réduit en effet pas à sa croissance économique ou à ses infrastructures : elle se mesure d’abord à la force et à la visibilité de la présence publique. Car la République se vit au quotidien, dans l’accès aux droits, la qualité de l’accompagnement, la proximité des services, et la capacité de chacun à trouver une réponse concrète à ses besoins. C’est cette idée qui guide ma feuille de route pour maintenir partout une présence publique forte dans tous les départements.
Elle passe bien sûr par le déploiement des maisons France Services, dont l’ambition est d’offrir à chaque habitant une proximité tangible avec l’État : un lieu unique où se conjuguent écoute, accompa-gnement personnalisé et accès à un panel complet de services publics. Nous comptons aujourd’hui 2 865 maisons France Services, presque au seuil des 3 000 que nous visons pour fin 2027.
« Prévenir cette fracture n’est pas une option : c’est un impératif républicain. »
Mais il ne s’agit pas de chiffres : chaque maison doit permettre à tout citoyen de trouver, à moins de vingt minutes de son domicile, une réponse adaptée à sa situation, qu’il s’agisse de démarches administratives, de conseils ou d’orientation vers les bons interlocuteurs. Plus d’un million d’opérations sont ainsi réalisées chaque mois, avec un taux de satisfaction qui dépasse 97%. Cela montre chose simple : la proximité est un facteur de confiance, de cohésion sociale et d’efficacité de l’action publique, du premier au dernier kilomètre – et c’est précisément ce principe qui guide ma feuille de route à la tête de mon ministère.
Et c’est sur la base de ces résultats que nous déployons, dans le domaine sanitaire, le réseau France Santé, qui compte déjà près de 1 500 structures et vise 3 000 d’ici 2027. Ces espaces garantissent la présence d’un professionnel capable d’orienter, d’accompagner et d’assurer, en cas d’urgence, un rendez-vous médical sous 48 heures. Là encore, il ne s’agit pas seulement de chiffres ou de dispositifs : c’est la matérialisation de notre volonté que la République soit concrète et efficace, et qu’aucun citoyen ne soit laissé sans réponse, y compris dans les zones les plus isolées.

Les départements sont en première ligne sur la transition démographique avec le vieillissement de la population. Comment anticiper l’explosion des besoins en matière de dépendance et de santé ?
Le vieillissement de la population n’est pas une hypothèse : c’est une réalité structurelle qui transforme profondément notre organisation territoriale et impose de repenser nos politiques
publiques dans leur ensemble.
Dans les années à venir, dans tous les départements, le nombre de personnes de plus de 65 ans égalera ou dépassera celui des moins de 20 ans. Cette mutation démographique n’est pas un simple indicateur statistique : elle conditionne la manière dont nous pensons la santé, l’aménagement, le logement, les transports, l’accompagnement social et la dépendance.
Les départements sont naturellement en première ligne, car ils connaissent le quotidien des habitants et exercent les compétences qui touchent directement la vie des citoyens. Mais cette question dépasse le cadre local : elle engage la République dans sa globalité. Assurer à chaque personne âgée, à chaque personne en situation de handicap, une prise en charge adaptée, accessible et digne est un choix politique majeur.
C’est pourquoi je souhaite que la stratégie nationale d’aménagement du territoire prenne pleinement en compte cet enjeu pour organiser des réponses différenciées selon les territoires, en veillant à ce que personne ne soit laissé pour compte.
Concrètement, pour les départements, anticiper signifie plusieurs choses : renforcer des dispositifs d’accompagnement à domicile, des parcours de santé coordonnés et des actions préventives pour soutenir l’autonomie et prévenir l’isolement.




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