Entretien avec Eliane Barreille, Présidente du Conseil départemental des Alpes de Haute-Provence
- il y a 19 heures
- 10 min de lecture
JDD n°53 - Mars 2026

Jean-Philippe Delbonnel : Les Alpes de Haute-Provence disposent d’atouts naturels exceptionnels, mais restent un territoire rural et peu dense. Quelle est aujourd’hui votre vision de l’attractivité du département, à la fois touristique, résidentielle et économique ?
Eliane Barreille : Effectivement, c’est un territoire peu peuplé, certes, mais un territoire très étendu qui présente de nombreux atouts. Territoire rural et de montagne à la fois il dispose de spécificités et d’atouts exceptionnels qui le rendent en soi attractif. Pour autant, nous nous sommes employés depuis le début du mandat à mettre en place un certain nombre de dispositifs pour amplifier sa visibilité à l’échelle régionale et nationale.
Le tourisme, est notre première force avec 2,5 millions de touristes, 14 millions de nuitées et plus de 13 millions d’excursionnistes. Il représente 40% de notre PIB départemental. Notre schéma de développement touristique 2023-2028, voté en fin d’année 2022, vise à renforcer nos atouts d’une part en accompagnant la structuration et le développement de l’offre et d’autre part en agissant sur sa promotion. Parmi les évolutions notables portées par ce schéma figure l’identification de « pépites touristiques départementales ». Ces sites, au nombre de onze, ont vocation, par leur exceptionnelle qualité, à attirer l’attention et devenir le porte-drapeau des différentes filières qui leur sont attachées (artisanat, thermalisme, montagne, sports de nature...). Ce dispositif fonctionne bien et nous mesurons une augmentation continue de la fréquentation touristique.
Nous renforçons également notre visibilité en participant à de grands évènements nationaux comme le Salon International de l’Agriculture, en accueillant régulièrement de grands événements sportifs comme le Tour de France, ce sera encore le cas cette année avec une étape féminine à Sisteron ou même en célébrant une étape de la Vuelta cet été à Manosque.
L’attractivité, c’est aussi la culture. Nous sommes directement opérateur culturel avec nos trois équipements que sont le Musée de la Préhistoire des gorges du Verdon, Salagon musée et jardins à Marne et le Centre d’astronomie à Saint-Michel-l’Observatoire. Nous soutenons aussi une programmation culturelle dense au travers d’équipements, de festivals et de représentations de premier plan.
Tout cela contribue à la notoriété et surtout à la visibilité de notre territoire. J’ai été particulièrement honorée de recevoir en fin d’année dernière la distinction de « troisième département préféré des Français » selon l‘étude de l’Institut Quorum. Cela montre que nos effort payent !
Pour terminer sur ce sujet, un mot du développement économique même si ce n’est plus une compétence départementale, ce qui est regrettable d’ailleurs. L’Agence de Développement constituée avec les chambres consulaires et les intercommunalités agit aussi avec vigueur pour l’attractivité de notre territoire. Son objectif est de fédérer les acteurs publics et privés pour amplifier le rayonnement des Alpes de Haute-Provence et de ses composantes territoriales.

Depuis 3 ans elle a apporté des réponses très concrètes dans :
La détection et l’accompagnement des projets d’implantation d’entreprises. Ce qui s’est traduit par plus d’une centaine de projets recensés et/ou accompagnés par an et environ une soixantaine d’implantation dans nos filières prioritaires.
La promotion et la commercialisation des zones d’activités et biens immobiliers à usages professionnels. Aujourd’hui plus de 500 biens, locaux, terrains sont recensés dans la base de données www.investinalpesdehauteprovence.com, outil dont nous sommes les seuls à disposer dans la région.
L’encouragement et le soutien de l’entreprenariat. Plusieurs centaines entreprises ont signé la charte d’attractivité des Alpes de Haute-Provence et la création du guide d’aide à l’installation « Bonjour » pour accompagner les nouveaux arrivants sur le territoire est un vrai plus.
Le positionnement des Alpes de Haute-Provence comme territoire d’excellence au cœur de la Région Sud Provence Alpes Côte d’Azur. Ainsi une labellisation « Territoire d’Industrie » par l’Etat a été obtenu et des contenus, regroupés dans une médiathèque départementale avec plus de 11 000 photos et vidéos qui sont à disposition de tous les partenaires afin de valoriser nos savoir-faire.
Comment le Département concilie-t-il le développement du tourisme, notamment de pleine nature, avec la préservation des paysages, des ressources et la qualité de vie des habitants ?
Le travail réalisé autour du schéma de développement touristique s’inscrit justement dans cette logique d’équilibre. Nous avons identifié nos points forts, nos « pépites », et nous les valorisons tout en veillant à préserver ce qui fait l’identité du territoire : ses paysages, son patrimoine et sa qualité de vie. L’objectif est de faire connaître le département sans le dénaturer, en mettant en avant ses atouts naturels et culturels et en organisant l’offre touristique de manière équilibrée.
L’accès aux soins est une préoccupation majeure dans les territoires ruraux. Quels leviers concrets le Département mobilise-t-il pour renforcer l’offre de santé et sécuriser l’accès aux soins sur l’ensemble du territoire ?
Sur la santé, nous nous sommes investis considérablement, bien au-delà de la compétence départementale traditionnelle dans ce domaine. Nous sommes ainsi venus sur ce qui était considéré encore il y a peu comme du régalien. Toutefois, compte tenu des difficultés d’accès aux soins de nos concitoyens, nous ne pouvions pas rester inertes. Nous nous sommes investis à plusieurs niveaux.
Premièrement, nous avons créé, après une étude approfondie des besoins, notre propre centre départemental de santé à Digne-les-Bains en janvier 2025. Dans ce centre, nous avons recruté plusieurs médecins. Ils sont aujourd’hui au nombre de trois. C’est un vrai succès. En un an nous avons réalisé 3713 consultations de médecine générale et plus de 1000 patients qui n’avaient plus de médecin traitant ont pu en déclarer un.
Dans le même temps, nous avons d’une part doublé notre aide aux internes en médecine et d’autre part établi un pont avec l’ARS et la faculté de médecine. Cela nous a permis d’avoir cette année 19 jeunes internes en médecine sur le département, soit près du double des années précédentes. Ils constituent notre vivier de futurs médecins et nous espérons qu’une partie d’entre eux souhaiteront s’installer durablement. Ce qui est le cas, d’ailleurs chaque année.

Nous menons aussi des actions de prévention en santé réalisées par les services de Protection Maternelle et Infantile (PMI) : outre les actions collectives de prévention, plus de 1300 enfants ont été vus l’année dernière pour un bilan de santé en école maternelle permettant ainsi de dépister les troubles du langage, de la vue ou de l’audition et d’orienter les familles vers des consultations spécialisées.
Nous sommes présents sur les questions de la santé sexuelle et affective grâce aux actions des 3 centres de santé sexuelle et des centres gratuits d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) : consultations médicales, avec une infirmière, une sage-femme ou une conseillère conjugale, actions de prévention, dépistage et diagnostic de l'infection par le VIH ou des maladies sexuellement transmissibles, pratique d’IVG médicamenteuses, informations sur la vie affective et sexuelle auprès des collégiens et des lycéens.
Enfin, nous intervenons dans les campagnes de vaccination contre le papillomavirus auprès des élèves de cinquième dans les collèges : plus de 300 collégiens ont pu recevoir leur première dose de vaccination contre le papillomavirus en 2025.
Se construit peu à peu une véritable politique publique départementale de la santé cohérente ambitieuse et utile au quotidien.
Nous sommes aux côtés de ceux qui ont besoin d’un médecin ou de soins et qui n’en trouvent plus.

Dans un département marqué par la montagne et les contraintes climatiques, comment adaptez-vous les politiques de mobilités et de transports pour répondre aux besoins du quotidien tout en préparant l’avenir ?
Le département des Alpes de Haute-Provence, ce sont près de 2 500 km de routes mais aussi 1 279 ponts, 22 tunnels, 3 435 ouvrages de soutènement et 425 ouvrages de protection contre les chutes de pierres. 80 % de notre réseau sont classés en zone de montagne. Cette situation complexifie nos actions d’entretien et rend plus difficile et couteux nos investissements.
Nous consacrons aux routes 12 millions d’euros par an en fonctionnement et autour de 23 millions d’euros en investissement.
Au-delà, de notre investissement récurrent nous démarrerons en 2026 ce que nous appelons notre « chantier du siècle » ! Cet énorme chantier, sur une route de montagne stratégique reliant l’Italie, vise à conforter et sécuriser l’itinéraire contre les avalanches et les chutes de blocs de pierres. C’est pour nous un enjeu majeur, surtout financière-ment car à lui seul, il représente près de 3 ans d’investis-sements routiers, avec un coût de 60 millions.
Le réchauffement climatique met à mal le réseau routier avec des événements inobservés à ce jour comme des pluies à 2000 m d’altitude en plein mois de décembre. Les intempéries subies en décembre 2023 en sont le parfait exemple pour le Département.
Une réflexion globale et nationale doit être menée sur le financement de nos réseaux routiers particulièrement en zone de montagne afin d’anticiper les risques pour le réseau routier et les usagers.
Au total, le montant de notre Plan Pluriannuel d’Investissement sur cette politique publique avoisine les 200 M€ sur la durée du mandat.
Nous avons également à faire face à l’enjeu de la viabilité hivernale avec le recrutement de nombreux agents saisonniers et l’achat de matériel spécifique.
Enfin, nous développons un plan ambitieux sur les mobilités douces : quatre voies vertes ont été réalisées et nous contribuons à la Durance à vélo, un itinéraire de plus de 84 km traversant 14 communes. Cela participe à l’attractivité touristique et à la sécurité des usagers.
Les collèges et les services publics de proximité jouent un rôle essentiel dans la cohésion territoriale. Quelles sont vos priorités pour garantir leur accessibilité, leur modernisation et leur maintien, notamment dans les zones rurales ?
Les collèges du département sont globalement en bon état. Nous en reconstruisons un entièrement à Manosque et en réhabilitons un autre à Digne-les-Bains. Ces deux opérations représentent plus de 30 millions d’euros.
Nous avons également mis en place les tablettes et les manuels scolaires numériques dans la plupart des collèges pour lesquels l’accord des conseils d’administration avait été donné. Au total, c’est un investissement de 4,5 millions d’euros.
Chaque année, nous consacrons entre 5 et 7 millions d’euros aux collèges pour l’investissement et l’entretien.
Parmi nos spécificités de territoire rural de montagne il y a la taille de nos collèges. Certains, sont très petits, parfois 100 élèves, mais nous avons résolument fait le choix de les maintenir car ils se situent dans les zones éloignées parfois enclavées. Au nom de l’équité territoriale, de la proximité et de l’aménagement du territoire il me parait essentiel de faire cet effort.
L’agriculture et le pastoralisme font partie de l’identité des Alpes de Haute-Provence. Comment le Département accompagne-t-il ces filières face aux enjeux de souveraineté alimentaire, de transition écologique et de changement climatique ?
À mon arrivée, il ne se faisait plus rien ou pas grand-chose en matière agricole au niveau départemental, puisque la compétence avait été transférée à la Région. J’ai souhaité signer une convention avec celle-ci pour pouvoir répondre aux demandes des agriculteurs.
Nous intervenons dorénavant plus largement sur les questions agricoles. Sur le pastoralisme : une dizaine de cabanes pastorales sont rénovées chaque année, ainsi que des équipements liés à l’hydraulique agricole. Aux côtés des éleveurs face à la prédation, nous sommes le département le plus prédaté de France, nous aidons à l’équipement, notamment avec des dispositifs de surveillance et de protection.
La question de l’eau aussi est centrale, nous sommes le réservoir de la région avec les lacs de Serre-Ponçon et de Sainte-Croix. En période de sécheresse, il faut trouver l’équilibre entre les usages domestiques, l’agriculture et tourisme. Nous soutenons également les associations qui interviennent dans le domaine de l’irrigation.
Enfin, concernant la souveraineté alimentaire, question qui me tient à cœur, le Département des Alpes de Haute-Provence porte un Projet Alimentaire Territorial depuis 2023. Dans ce cadre, il met en œuvre la démarche RéGAL (réseau de gouvernance alimentaire locale) qui vise à approvisionner en produits locaux la restauration scolaire et à structurer des filières agricoles pour répondre à cet objectif.
Le réseau regroupe une quarantaine d’acteurs des Alpes de Haute-Provence et des territoires environnants (agriculteurs, éleveurs, transformateurs, distributeurs) qui fournissent les cantines de 14 collèges dont 9 sont rattachés à l’unité de préparation culinaire (UPC), cuisine centrale du Département. En 2025, 28% des achats alimentaires de l’UPC scolaire ont concerné des produits locaux.
En établissant une relation directe du producteur au consom-mateur, le Département souhaite créer du lien entre les élèves et le monde agricole et permettre aux collégiens de connaître l’origine des produits qu’ils consomment. Des actions sont également menées pour sensibiliser les élèves sur l’alimentation saine et durable.
Le Département veille également à la qualité des produits proposés en s’inscrivant dans le cadre de la loi EGAlim. Il accompagne des producteurs locaux dans l’obtention de labels. En 2025, plus de 48 % des achats alimentaires de la cuisine centrale disposait d’un signe de qualité et d’origine dont 30,6 % issus de l’agriculture biologique.
La lutte contre le gaspillage alimentaire fait également partie des priorités du Département. Depuis 2023, des pesées ont été mises en place dans les collèges, des plans d’action élaborés, des sensibilisations et formations organisées. Ces actions ont permis une réduction du gaspillage de 23,5% entre 2024 et 2025.
Le Département joue un rôle clé d’accompagnement des communes et des intercommunalités. En quoi l’ingénierie territoriale constitue-t-elle aujourd’hui un levier stratégique pour faire émerger des projets locaux structurants ?
Nous avons réussi à maintenir le même niveau d’intervention auprès des communes et intercommunalités. Cela passe par plusieurs dispositifs : les contrats de solidarité territoriale, pour les projets d’ampleur intercommunale, le fonds d’aide aux communes et le fonds stratégique dédié aux projets structurants de dimensions départementales et structurant le territoire. Au total, 13 millions d’euros sont mobilisés sur trois ans en faveur des projets portés par les communes et leurs intercommunalités.
Nous disposons d’une agence d’ingénierie départementale qui accompagne directement les communes. Nous portons le personnel et avons renforcé les équipes depuis deux à trois ans. C’est une attente forte des communes et cela nous permet de faciliter l’émergence puis la maîtrise d’œuvre de nombreux de leurs projets.

Nous avons pu maintenir ce niveau d’aides grâce à la situation financière maîtrisée de notre collectivité. En dépit de l’effet de ciseaux qui nous touche, comme tous les autres départements, nous nous sommes désendettés en début du mandat. D’environ 128 millions d’euros de dette nous sommes passé à 75 millions, ce qui nous donne de la souplesse pour maintenir nos investissements à un haut niveau malgré les contraintes budgétaires.
À l’approche de la fin de la mandature, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru et quelles priorités souhaitez-vous encore faire avancer pour les Alpes de Haute-Provence ?
Je pense aujourd’hui que le Département est un maillon essentiel entre la commune et l’État. C’est aussi le trait d’union entre les générations car nous sommes présents dans tous les services du quotidien, du plus jeune âge au plus grand âge.
En ce sens, il demeure un levier de cohésion essentiel pour le pays. Près de 60 % des Français affirment que le Département est « l’échelon public qui comprend le mieux leurs besoins ». 72 % estiment que les Départements sont indispensables au bon fonctionnement du pays et 65 % souhaitent voir leurs compétences consolidées.
Cette réalité est encore plus forte dans un territoire rural et de montagne comme ici, dans les Alpes de Haute-Provence.
Pourtant nous sommes aujourd’hui à une croisée des chemins. Les Départements doivent retrouver une capacité d’agir plus forte et plus large. La loi NOTRe a été particulièrement néfaste à cet égard.
Mais pour continuer à exister et à agir, les Départements doivent retrouver une capacité financière autonome. Nous sommes très dépendants des dotations de l’État et cela ne pourra pas durer.
Ils doivent disposer des moyens suffisants pour assumer les compétences que l’État leur a transférées et d’une autonomie fiscale retrouvée.
D’ici la fin du mandat, nous poursuivrons nos investissements : des projets importants : la création d’un pôle culturel pour accueillir notre médiathèque départementale et possiblement le conservatoire à rayonnement départemental, la réhabilitation de plusieurs centres médico-sociaux pour mieux accueillir encore nos usagers, et la poursuite des grands chantiers engagés.
Ma ligne de conduite reste la proximité, car, j’en suis convaincue, le Département est la collectivité de proximité par excellence.



Commentaires