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Entretien avec Agnès Buzyn

  • 12 janv.
  • 4 min de lecture

Le Journal des Départements n°51 - Janvier 2026



Dans votre ouvrage, vous abordez plusieurs aspects du système de santé en France. Quelle est, selon vous, la principale réforme nécessaire pour garantir une meilleure équité d'accès aux soins ?


Le système de santé fait face à des défis sans précédent : vieillissement de la population, essor des maladies chroniques, coût des innovations et des traitements au long cours, pénurie de professionnels, inégalités d’accès aux soins géographiques ou financières. Il nécessite une transformation en profondeur, des organisations territoriales plus efficientes permettant des parcours fluides pour les malades chroniques et âgés entre la ville et l’hôpital, le secteur médico-social et entre professionnels impliqués dans les prises en charges. Il nécessite aussi qu’on reconnaisse et que l’on valorise la qualité des soins, leur pertinence, le temps nécessaire aux coopérations interprofessionnelles et tous ceux qui s’engagent sur des objectifs de santé publique ou d’accès au soin.  Aujourd’hui l’allocation des ressources aux professionnels et aux hôpitaux fondés sur le nombre d’actes et l’activité n’est pas incitative à ces changements de pratique et ne sert donc pas la transformation. 



Les territoires ruraux sont souvent confrontés à un manque de professionnels de santé. Quelles solutions proposez-vous pour attirer davantage de médecins et d’infirmiers dans ces zones ?


Les jeunes professionnels de santé, notamment libéraux, s’installent de plus en plus tardivement, en moyenne vers l’âge de 35 ans pour les jeunes médecins. De plus, aujourd’hui près de 70% des jeunes médecins sont des femmes. Il convient donc de rendre les territoires plus attractifs pour l’installation des familles.  Sur le plan professionnel, ils recherchent un exercice plus collectif, en maison de santé ou centre de santé pluriprofessionnel, et souvent même un exercice salarié. Toutes les actions permettant aux professionnels en formation de découvrir ces territoires au cours de leurs études sont à privilégier et c’est en cela que les collectivités territoriales ont à un rôle à jouer pour leur faciliter les transports et l’hébergement notamment. Enfin, il ne faut pas négliger les incitations financières qui sont aujourd’hui à la disposition de l’État pour favoriser l’accès aux soins. 


Dans le livre, vous évoquez un « vieillissement de la population » et une hausse des affections de longue durée — quelle est, selon vous, la principale faiblesse de notre système actuel face à ces évolutions ?


Mon livre met l’accent sur le vieillissement rapide et massif de la population, phénomène observé partout dans le monde. Nous avons gagné 16 ans d’espérance de vie en deux générations. En 2040, 7 millions d’entre nous aurons plus de 80 ans et on comptera plus de cent mille centenaires. C’est une chance. Cet acquis a été obtenu grâce aux progrès médicaux et à notre hygiène de vie mais nous expose à des maladies chroniques et à une perte d’autonomie. Cette dernière n’est pas inéluctable puisqu’elle est souvent due à un mauvais état de santé préalable. Une politique de prévention primaire qui jouerait sur les grands déterminants de santé que sont l’alimentation, la sédentarité et les addictions, réduirait considérablement le poids des maladies chroniques et le risque de perte d’autonomie précoce (avant 90 ans). Une telle politique de prévention et de promotion de la santé devrait aujourd’hui être une priorité nationale dans toutes les politiques publiques. Elle ne peut pas reposer que sur le système de santé ou les professionnels.


Il faut une implication très large de tous les acteurs de la société pour favoriser l’activité physique ou une alimentation saine. Avoir des trottoirs qui permettent de marcher, des pistes cyclables ou des transports en commun, réduire les aliments transformés dans les cantines scolaires ou d’entreprise, favoriser l’éducation à la santé dès le plus jeune âge, concerne autant les collectivités, les entreprises, l’école et les ministères. 


Pensez-vous que les nouvelles technologies, comme la télémédecine, peuvent compléter l’offre de soins dans les territoires isolés ?


La télémédecine est un outil qui a ses avantages et ses limites. Elle est un recours non-négligeable dans les départements souffrants de désertification médicale puisqu’elle permet une intervention rapide d’un professionnel en cas d’inquiétude, mais elle ne peut en elle-même compenser une offre de soin suffisante car elle favorise le nomadisme médical. Certaines spécialités se prêtent plus à la téléconsultation que d’autres par exemple la psychiatrie, spécialité où les pénuries se font sentir dans tous les territoires. 

Dans ces territoires, il ne faut pas négliger aussi le rôle que peuvent avoir d’autres professionnels de santé pour certaines prises en charge de maladies chroniques ou pour des actions de santé publique, comme les infirmiers de pratique avancée (IPA) ou les pharmaciens le font aujourd’hui. C’est l’évolution pluriprofessionnelle que j’appelle de mes vœux dans ce livre. 


Faut-il, selon vous, une refonte de la gouvernance du système de santé ? Si oui — quel modèle prioriseriez-vous ?


Le système de santé doit s’adapter aux enjeux du 21e siècle tel qu’il a été conçu. L’évolution des dépenses de santé n’est plus aujourd’hui soutenable. La transformation du système et des modes de financement devient une urgence si l’on veut préserver notre modèle assurantiel et égalitaire. La Mutualité Française vient dans ce contexte de lancer des États Généraux de la Santé et de la Protection Sociale. De nombreux think tanks réfléchissent aujourd’hui à proposer de nouveaux modèles aux futurs candidats à l’élection présidentielle.  Mon livre explore un nouveau mode d’allocation des ressources, tant à l’hôpital qu’en ville, et de partage des responsabilités entre l’Assurance Maladie obligatoire et les complémentaires. 



Agnès Buzyn,

Médecin et ancienne Ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées de France

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