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Le Général Hubert BONNEAU, Directeur général de la Gendarmerie nationale, a récemment écrit un livret « Défendre la Nation, Protéger la Population ».

  • 12 janv.
  • 6 min de lecture

Le Journal des Départements n°51 - Janvier 2026 -


Propos recueillis par Simon HOUDEBERT



La Gendarmerie nationale, sous votre impulsion, a réalisé un livret "Défendre la Nation, Protéger la Population". Quelles raisons ont motivé votre choix ?


Si j'ai souhaité ce livret, c'est d'abord pour mieux faire comprendre le modèle original et singulier de la Gendarmerie, qui est trop méconnu selon moi. Ce modèle repose sur deux piliers fondamentaux, l'état militaire et le maillage territorial, et sur leur articulation. Car l'un ne va pas sans l'autre : si on rabote l'un des deux, c'est toute la Gendarmerie qui boite, voire qui trébuche... Forgé par l’histoire, ce modèle n'en est pas moins parfaitement adapté aux exigences de notre époque, car il est la garantie de notre réactivité et de notre présence au plus près de la population en tous points du territoire, en tous temps et en toutes circonstances. J'en suis profondément convaincu. C'est lui qui façonne ce que nous sommes, c'est-à-dire une force armée de couverture des territoires, au service de l’État et de la population. Par conséquent, le livret vient aussi expliquer notre ambition collective pour à la fois répondre aux défis d’aujourd’hui et préparer l’avenir. Je crois vraiment que, pour bien remplir nos missions et nous adapter aux évolutions, on doit sans cesse s'interroger sur ce que nous sommes et sur ce que nous devons être. C'est tout l'enjeu de ce livret.


La Gendarmerie nationale est un partenaire important des collectivités locales, surtout dans les territoires ruraux. Comment pourrait évoluer cette collaboration dans les années qui viennent ?


La collaboration entre la Gendarmerie nationale et les élus locaux constitue un pilier majeur de l’action publique dans les territoires, d’autant plus essentiel dans un contexte de transition et de mutations sociales et environnementales. La signature récente de la convention nationale entre la Gendarmerie et l’Association des maires de France (AMF) marque une étape décisive : elle formalise et renforce un partenariat ancien en structurant davantage le partage d’informations, l’appui aux maires dans l’exercice de leurs responsabilités en matière de sécurité, ainsi que la coordination opérationnelle lors des crises ou situations de tension. Dans le prolongement de cette dynamique, un projet de convention avec l’Association des maires ruraux de France (AMRF) vient répondre aux spécificités des espaces ruraux, où l’isolement géographique, la rareté des services et l’évolution des conflictualités requièrent un lien particulièrement étroit entre élus et forces de sécurité. Ces cadres partenariaux consolident un dialogue permanent fondé sur la confiance, les échanges et la connaissance fine des réalités locales. 


Ils permettent de mieux anticiper les risques, d’améliorer la lisibilité de l’action publique et de garantir une réponse plus réactive et proportionnée aux attentes des citoyens. Dans l’avenir, au regard des défis croissants qui touchent l’ensemble des territoires ruraux, cette collaboration ne pourra qu’être consolidée et renforcée. 


On relève de plus en plus de cyber attaques touchant notamment les collectivités locales. Quels conseils pouvez-vous donner pour se prémunir de tout risque en la matière ? 


Les collectivités territoriales font actuellement face à plus de 1000 infractions numériques par an. Ce volume important illustre la pression constante qui s’exerce sur nos institutions locales. Elles sont régulièrement ciblées par une grande variété d’acteurs malveillants : groupes hacktivistes cherchant à perturber l’action publique, organisations spécialisées dans les rançongiciels...

Les collectivités sont des cibles attractives pour ces cybercriminels, notamment parce que leurs budgets dédiés à la sécurisation des systèmes d’information restent parfois limités, alors même qu’elles gèrent des services essentiels et manipulent une quantité importante de données sensibles. Si, dans de nombreux cas, les dommages constatés demeurent contenus, l’impact potentiel sur la continuité du service public peut être sévère : interruptions prolongées du fonctionnement administratif, mise en danger de données personnelles d’usagers, voire reventes de bases de données sur des forums clandestins. Les attaques par rançongiciels, en particulier, peuvent provoquer des paralysies longues et coûteuses.

C’est précisément pour faire face à ces menaces que la gendarmerie renforce en permanence son action, en déployant des capacités d’enquête spécialisées, en accompagnant les collectivités victimes et en menant un travail de prévention de proximité pour élever leur niveau de protection numérique.

En matière de prévention, nous agissons naturellement en étroite coordination avec l’ANSSI et le commandement du ministère de l’Intérieur dans le cyberespace (COMCYBER-MI) pour renforcer la logique de cyber résilience de nos territoires. 

Nos équipes collaborent également avec les CSIRT (Computer Security Incident Response Team) territoriaux, les préfectures et les centres de gestion pour créer un réseau de protection cohérent et décentralisé.

Pour répondre directement à votre question, je dirai que les élus doivent tout d’abord veiller à la bonne sensibilisation des agents de leur collectivité. En effet, la majorité des attaques réussissent lorsque la vigilance d'un collaborateur est trompée. Le risque le plus important pour les communes, ce sont les campagnes de phishing qui vont produire des compromissions de compte et des escroqueries, avec un préjudice financier et juridique important. Parmi les bonnes pratiques simples à mettre en œuvre figurent l’emploi de mots de passe forts, unique et secret ; la séparation des usages professionnels et personnels des outils informatiques des agents.

J’invite également les élus à solliciter le dispositif « Mon Aide Cyber » porté par l’ANSSI. Ce n’est pas un simple conseil, c’est un soutien opérationnel, gratuit, et conçu par des professionnels qui connaissent les menaces parce qu’ils les combattent chaque jour. 

Des gendarmes « Aidants » y participent et peuvent intervenir gratuitement sur demande des maires et des établissements public de coopération intercommunale (EPCI) pour réaliser un diagnostic rapide de leur sécurité numérique. 

La base de cette sécurité numérique restant le maintien à jour des logiciels métiers, l’usage d’antivirus et de pare-feu et une bonne politique de sauvegarde de données, régulièrement testée.


Parallèlement, le COMCYBER-MI pilote la conception et la diffusion du MOOC Sency-crise, disponible en ligne : un outil pédagogique conçu pour former à la gestion et à la conduite de crise cyber, avec des scénarios réalistes. En effet, le risque cyber doit être intégré dans le plan de continuité d'activité des services des collectivités, identifiés comme critiques, puis testé par des exercices.

La gendarmerie se tient aux côtés des élus et ne se contente pas de répondre aux attaques : elle les anticipe. En 2025, nos services ont détecté et neutralisé des campagnes de rançongiciels ciblant des collectivités, déjoué des tentatives de fraude aux virements, et protégé des infrastructures sensibles.


Quels sont les grands défis auxquels sera confrontée la Gendarmerie nationale dans les années à venir ?


Aujourd’hui, l’environnement stratégique se durcit et le pays connaît un vrai point de bascule. En plus de la délinquance du quotidien qui préoccupe la population, nous sommes confrontés à des menaces extérieures et à l’action de proxies sur notre territoire, à la criminalité organisée et à l’aggravation des radicalités violentes. De plus en plus poreuses et interpénétrées, ces menaces nécessitent qu’on les appréhende ensemble, dans une conception stratégique. C’est ce qu’on s’efforce de faire, car c’est dans leurs interactions que réside le principal danger pour la souveraineté et la cohésion nationales. En tant que force armée de couverture des territoires, c’est le devoir de la Gendarmerie d’y apporter une réponse efficace et cohérente. Permettez-moi d'insister tout particulièrement sur la criminalité organisée, qui est pour nous une priorité absolue. C'est la mère de toutes les batailles, tout ou presque en découle. Les risques de déstabilisation du pays qu'elle provoque ont atteint un niveau inédit. Il ne s'agit plus d'une économie souterraine, mais bien d'une vraie économie parallèle, qui tue, détruit des familles et des communautés, mine des territoires entiers. Les narcotrafics se sont généralisés partout, avec les violences et les autres trafics qui leur sont associés, sur fond de banalisation de la consommation, d’augmentation de la demande et d’explosion de l'offre. En plus de la surveillance des points d’entrée et des flux, on cible donc les écosystèmes criminels où la loi est remise en cause et où la primauté de l’État est contestée. Toute notre action de PJ a été restructurée autour de trois grands objectifs. D’abord, on doit avoir une vision plus complète et affinée des dossiers, grâce à un travail d’analyse et de traitement dans la profondeur. Ensuite, on met l’accent sur les liens entre la délinquance du quotidien et la criminalité organisée. Enfin, le but est de changer de braquet en travaillant plus sur les individus que sur les faits, et donc en ciblant les délinquants d’habitude. L’Unité nationale de Police judiciaire (UNPJ) que nous avons créé vient compléter ce cadre d’action, en apportant à notre dispositif une plus grande cohérence et en venant appuyer les unités de terrain, notamment sur le haut du spectre.





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