Et s’il convenait de réenchanter nos territoires ?
- 12 janv.
- 3 min de lecture
Le Journal des Départements n°51 - Janvier 2026

Rencontre avec Damien Deville, géographe, chercheur associé à la Sorbonne, enseignant et animateur de « Terres de relations » (Youtube). Aux côtés d’un cartographe et de deux illustratrices, il a publié un livre étonnant, « La France des mille lieux - Vers un réenchantement géographique » (éditions Ulmer).
Ode à une géographie « culturelle », son approche peut devenir
indispensable pour repenser l’attractivité des territoires.

Comment pourriez-vous présenter les idées qui sous-tendent cet ouvrage ?
Damien Deville : D’abord, sur le fond, ce livre existe pour distiller quelques idées sur des enjeux essentiels que je précise aussi sur notre chaîne Youtube « Terres de Relations » : nos sociétés sont devenues hors sol, nous connaissons mal les territoires où nous habitons. Pourtant, les territoires sont des loupes. Ils expriment l’épaisseur des sociétés autant que les futurs projetés. Ils doivent également se métamorphoser pour répondre aux crises contemporaines. Il y a un donc immense enjeu à dévoiler la diversité locale, pour mieux la connaître, mieux l’aimer et mieux la protéger. Sur la forme, ce livre est un atlas, dans le sens où c’est un livre de cartes. Mais c’est aussi un dialogue entre des illustrations et un volume de texte important, qui vise à mettre en mots les territoires, leur diversité et leur singularité.
La géographie « culturelle » semble être le socle de ce travail. Comment pourriez-vous la définir ?
DD : La géographie culturelle est une approche sensible, dans le sens où c’est une manière de révéler les mondes, de rendre visible l’altérité que parfois nous avons cessé de percevoir. Par ailleurs, un territoire
n’est jamais fixe, il est toujours en mouvement. S’il est le fruit de son histoire, il est aussi le fruit des parcours de vies qui s’y développent. Un territoire est toujours une œuvre partagée.
Le géographe et philosophe Augustin Berque à cette magnifique formule : « L’être se créé en créant son milieu ». Un territoire est donc aussi la somme des relations qui le composent, la somme d’une multitude de petites histoires entrelacées.
Votre regard sur l’attractivité des territoires, en tous les cas sur certaines démarches, est parfois réservé.
DD : Il est évident, et d’autres universitaires le disent aussi, qu’il convient de changer de paradigme : il faudrait sortir de la seule logique d’attractivité pour aller vers des stratégies de « bien-être territorial ». Reprendre simplement à son compte les démarches d’autres territoires sans recul et ni analyse de leurs performances, c’est prendre le risque de l’uniformité, donc de l’effacement. Il convient de se reconnecter à son histoire, à sa réalité, mais aussi aux populations et à leurs initiatives.
Dans une interview accordée au site Laou, vous disiez que « face aux inerties des grandes métropoles, ancrées dans des trajectoires d’uniformité, les campagnes peuvent proposer un contre-modèle économique fondé sur la relation ». Pouvez-vous détailler cela ?
DD : Les quinze métropoles françaises, d’après l’INSEE mais il faudrait réactualiser, représentaient il y a quelques années environ 40 % à 45 % de la population mais en concentrant 83 % des emplois ! Cette aspiration à des effets pervers pour les territoires plus modestes. Ils peuvent sombrer dans « l’effet dortoir » avec son absence de lien social. Et je vais citer de nouveau Berque : « Nous sommes en lien parce que nous sommes en lieu ». Un autre effet négatif est de voir les moyennes et petites villes, et la ruralité avec, se contenter parfois d’une place de « vassal » ou de « coulisses » vis-à-vis des métropoles.
Par exemple, rechercher à tout prix à implanter des grands entrepôts logistiques, c’est quelque part singer les métropoles et c’est en accepter tous les aspects négatifs, ne serait-ce que le trafic de poids lourds que cela engendre. L’enjeu est de changer de braquet, et pourquoi pas en faisant l’inverse ? Plutôt que de tout miser sur une seule filière, pourquoi ne pas investir dans la somme de multiples initiatives locales, de multiples structures, même modestes. On pourrait alors aboutir à un tout bien supérieur. La géographie culturelle, c’est aussi une forme d’engagement : notre livre pose des questions sur le rôle des citoyens, notamment pour tenter d’envisager comment nous pouvons changer notre manière d’habiter les territoires, surtout face aux enjeux contemporains. Le tout en étant bien conscients que tout est toujours possible sur chaque territoire. Avec un fort lien social ils peuvent tous, avec leur population, se réinventer.




Commentaires